« La pénalisation n’est pas la solution pour la prostitution »

Patrick Hauvuy est directeur du centre de réinsertion Les Lucioles, à Nice. Il accueille les personnes prostituées et les réadapte à la société. La proposition de loi débattue à l’Assemblée ne l’enthousiasme pas. Plus que cela, il craint que le lien entre les dames de la rue et les associations soit rompu.

Quelles sont les particularités de la prostitution sur la Côte d’Azur ?

Le turn over est très important. Un tiers des personnes prostituées change par an. Nous avons du mal à créer un lien. Il y a tout de même 85% d’étrangers sur les trottoirs niçois. Nous estimons à 400 le nombre de personnes prostituées dans cette ville.

La prostitution plus locale existe quand même. Elle tourne autour de certains hôtels. Pour nous, c’est plus difficile à cerner. Mais cela reste à la marge.

Quelle est la position du Procureur de Nice concernant l’accusation de racolage actif pour les clients?

A Nice, le Procureur Eric de Montgolfier est déjà en faveur de l’inculpation des clients pour racolage actif. Sauf que les forces de l’ordre appliquent une pression importante sur ceux qu’ils arrêtent. Il peut y avoir de l’influence pour faux témoignage. Au final, c’est toujours sur la personne prostituée qui ramasse.

Quel est votre premier contact avec les personnes prostituées ?

Nous les rencontrons dans la rue en général. Ou parfois, elles viennent nous voir dans nos locaux. Elles ont une vie en marge de la société. Souvent, l’accès au droit commun leur est fermé. Nous essayons d’aborder avec elles les problèmes et les thèmes qui les intéressent.

Quels sont-ils ?

Tout ce qui est commun, quotidien pour nous : l’accès à l’administration, à la santé. Elles nous posent beaucoup de questions sur le logement et les aides financières possibles. La particularité sur la Côte d’azur, c’est qu’il y a beaucoup de personnes étrangères. Donc, en plus des travailleurs sociaux, éducateurs nous avons aussi deux médiatrices: une Bulgare et une Nigériane.

Sur quels axes basez-vous votre lutte contre la prostitution ?

Depuis dix ans, nous parcourons les pays d’Europe de l’Est et d’Afrique pour faire de la prévention. Les publics adolescents sont les plus vulnérables à l’exploitation de la personne. La prostitution est de la traite d’êtres humains et il faut expliquer que ça ne sert à rien. La motivation principale est toujours l’argent. Elles partent à cause de la misère économique.

Qu’est-ce que la proposition de loi Bousquet change à cette situation ?

C’est bien que la France se revendique abolitionniste, à nouveau. Cela dit, ce qui prévaut dans cette résolution, c’est le trouble à l’ordre public. Moi, je préfère qu’on applique les lois déjà prévues plutôt que de créer une couche de plus au mille-feuilles législatif. Les lois existent déjà. Aujourd’hui, les députés trouvent les manifestations de la prostitution gênantes : le bruit, les préservatifs sur le trottoir. C’est contre ça qu’ils veulent lutter. Leur but n’est pas d’aider les victimes. La pénalisation des clients est un outil législatif à très court terme.

Pensez-vous que la pénalisation des clients sera appliquée ?

Imaginez. Imaginez qu’on arrête M Tout le Monde comme client de la prostitution. Ce sera le choc. Les clients ne sont pas des pervers mais n’importe qui. Les mettre en garde à vue, si c’est le cas, est très compliqué. Des hommes de tout âge, votre épicier par exemple. En plus, ce ne sera pas appliqué car les forces de l’ordre ont autre chose à faire.

Qu’est ce que cela va changer pour Les Lucioles?

Ca va rendre notre travail impossible ! Si les clients sont pénalisés, ils ne viendront plus dans la rue. Les filles vont se cacher. Les annonces internet et dans les journaux vont se développer. Nous n’aurons plus moyen de rentrer en contact avec elles. C’est dangereux.

Et pour les personnes prostituées ?

Elles ne pourront plus identifier les risques. Quand on est dans la rue, on voit la personne. Elles peuvent se dire : « Celui-là a l’air drogué » ou « C’est lui qui me parle mais ils sont trois dans la voiture ». Elles s’entraident et pourtant, il y a énormément d’agressions. Imaginez ce que ca va être quand elles seront seules dans leur appartement… Dans la rue, la prostitution est moins dangereuse.

Quelles pourraient-être les solutions ?

Je crois en l’éducation. Il faut réenseigner les rapports de genre et les rapports à la sexualité. Il faut apprendre à réfléchir autrement. La pénalisation n’est pas toujours la solution.

Pauline Amiel

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